Le pénal dans la peau

October Th, 2017 Fabrice Raoult

EXTRAIT DE LA REVUE LA SEMAINE JURIDIQUE – ÉDITION GÉNÉRALE – N°12 – 27 MARS 2023

Chercheur en droit pénal, Benoit Le Dévédec, que l’on peut lire régulièrement dans la revue Droit pénal (LexisNexis), signe avec le tatoueur Arno KSR un ouvrage illustré particulièrement esthétique sur les rapports étroits du tatouage avec l’univers carcéral et la criminalité à travers l’histoire. Accessible aux juristes comme aux profanes, « Dans la peau des criminels » est une immersion dans le « milieu » en France, en Russie et au cœur des mafias nippones et latino-américaines (Enrick B éditions, déc. 2022).

Couverture Dans la peau des criminels

Déjà présent sur la plus ancienne scène de crime connue de l’histoire humaine, l’assassinat de « l’hibernatus » Ôtzi dont le corps conservé par la glace durant 3 500 ans en est constellé, le tatouage est de tout temps indissociable du crime et du «  milieu  », traînant à travers les siècles sa réputation sulfureuse. Stigmate de marginalité jadis, sceau du « criminel atavique » décrit par Lombroso, phénomène de mode aujourd’hui avec près de 30 % des moins de 35 ans tatoués en France, le tatouage soulève d’inédites questions juridiques : est-il légal de vendre sa peau tatouée ? Un tatouage est-il protégé par le droit d’auteur ? Un mineur peut-il se faire tatouer ? Le tatouage peut-il bénéficier du taux de TVA réduit des œuvres d’art  ? Peut-on se faire tatouer après sa mort ?

Explorant l’encadrement juridique du tatouage et la jurisprudence rendue en la matière, Benoît Le Dévédec, chercheur en droit pénal retrace « Dans la peau des criminels », l’histoire du tatouage carcéral en France et en Russie, consacrant deux autres chapitres à l’art japonais du tatouage chez les Yakuzas et dans les gangs latino-américains. Sans oublier de décrire avec précision les multiples techniques d’encrage, de la plus barbare à la plus raffinée. Magnifiquement illustré par le tatoueur Arno KSR, l’ouvrage décrypte cet «  argot graphique  » des criminels, depuis les rudimentaires « bousilles » réalisées entre « taulards » au prix d’improbables bricolages de moteurs de brosses à dents électriques hérissées d’aiguilles montées sur stylos Bic, jusqu’aux splendides Irezumi de la mafia nippone, authentiques œuvres d’art héritées de la tradition Samouraï.

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Le «  vaccin d’amour », tatouage féminin des prostituées, le «  domino 5 - 3 » (comprendre : «  j’enmerde la police  »), le papillon (comprendre  : « comme lui, je vole »), les articles du Code pénal injectés sous la peau des «  Zeks  » soviétiques ou le sigle « Barrio 18 » des latinos tatoués en « style chicano », tous visent d’abord à montrer qu’on est «  un dur  », témoignent d’un parcours criminel et de l’affiliation à une pègre, ou signent un statut hiérarchique de caïd hypercodifié.

Mais la tradition s’étiole, et pointant ce paradoxe d’une démocratisation du tatouage dans la population générale alors que les malfrats y renoncent de plus en plus pour se fondre dans la masse et échapper à la répression (spécialement au Japon où nombre de lieux publics sont fermés aux tatoués), l’auteur s’interroge  sur cette mutation de l’anti-conformisme originel en «  nouveau conformisme  ». Aussi n’est-il pas rare que le tatouage ornemental ne serve plus aujourd’hui qu’à couvrir d’anciens motifs violents ou anti-sociaux, pour faire oublier un passé délinquantiel. Au point que Bop John, « tatoueur des prisons », s’en est fait une spécialité, intervenant régulièrement à la maison centrale de Saint Maur où pour 50 % du prix studio, il contribue à sa manière tant à la réinsertion des détenus qu’à la prophylaxie.

Illustration "Dans la peau des criminels"

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